1880-1914 : Villeurbanne accueille les premiers migrants italiens

Le 23/08/16

Le 24 juin 1894, l’anarchiste italien Santo Geronimo Caserio assassinait, à Lyon, le président de la République française Sadi Carnot. Au cours de la nuit et des deux jours qui suivirent, une partie de la population s’en prit aux Italiens de l’agglomération, saccageant notamment de très nombreux locaux d’artisans et de commerçants transalpins aux cris de « À bas les macaronis ! ».

 

 

Après trois jours de déchaînement, environ 110 locaux avaient subi des dégâts importants dont six à Villeurbanne où une petite population italienne avait commencé à s’installer.

Certains d’entre eux avaient ouvert des épiceries ou proposaient des chambres pour loger leurs compatriotes. C’était le cas de Luigi Giay-Miniet, originaire de la commune de Giaveno, située près de Turin, qui, depuis 1890, tenait une épicerie-comptoir, un commerce de charbon et un garni au 122 avenue Thiers. Le tout était réparti dans trois bâtiments modestes qui occupaient une superficie de 100 m². Mais, le 25 juin 1894, vers 22 heures, un groupe d’assaillants s’introduisit dans les lieux, fit déménager les locataires des chambres garnies et mit le feu aux bâtiments qui furent réduits en cendres.

De très nombreux Italiens, craignant pour leur vie ou ayant tout perdu pendant les trois jours de saccage, ont quitté l’agglomération en juin 1894. À Villeurbanne, les Transalpins étaient encore peu nombreux à l’époque. Le recensement de 1886 en comptabilise à peine 301 sur une population de 14 715 habitants. Et leur nombre évolue peu jusqu’à la fin du 19e siècle car une crise économique majeure, que l’on a appelée la « Grande Dépression », touche alors l’Europe et multiplie les « sans-travail ». Elle explique en partie le durcissement des relations entre Français et étrangers accusés de voler leurs emplois, et les violences du mois de juin 1894. Mais, à partir du début du 20e siècle, la situation économique s’améliore et les Italiens retrouvent le chemin de Villeurbanne : ils sont 766 en 1906, soit plus des trois-quarts des étrangers de la commune, et environ 1 100 en 1910.

Venus travailler dans les nombreuses usines textiles de Villeurbanne, les Italiens sont alors majoritairement… des Italiennes. En effet, les filatures et les usines de tissage emploient surtout des femmes et certains chefs d’entreprise envoient des agents recruteurs dans le Canavais et le Val Chisone, des régions alpines du Piémont, où ils proposent des contrats aux jeunes femmes de Pinasca, Pinerolo, Foglizzo, San Giusto Canavese ou Traversella, C’est le cas, en particulier, de Jean-Louis Villard qui a installé, à la fin des années 1890, une importante filature de schappe (c’est-à-dire de déchets de soie) à Croix-Luizet, au 60-62 route de Vaulx (actuellement 10 rue du Pérou). Villard emploie majoritairement des Italiennes comme fileuses ou canneteuses et devient rapidement l’un des principaux employeurs de Transalpins de la ville. Autour de l’usine, de nombreux garnis peuplés d’Italiens s’installent route de Vaulx (83 Italiens en 1906), rue des Sauveteurs (62 Italiens) ou rue des Poulettes (47 Italiens).

La concentration d’Italiens dans le quartier de Croix-Luizet est sans commune mesure avec le reste de la ville mais les logements sont rares. Aussi certains logeurs construisent, en toute hâte, de nouveaux bâtiments comme la Cité Garcin qui sort de terre, vers 1905, au 9 ancienne route de Vaulx (devenu 25 rue Georges-Courteline). Disposés le long de deux allées parallèles, les bâtiments de cette cité n’ont qu’un étage et sont entourés de jardins mais ils ont été construits à l’aide de matériaux de piètre qualité qui se dégradent rapidement, d’autant plus que la cité, conçue pour accueillir une quarantaine de ménages, en héberge deux fois plus en 1911, soit 336 habitants dont 160 Italiens. Dès 1913, le Bureau municipal d’hygiène de Villeurbanne alerte la municipalité sur l’insalubrité de la cité, estimant qu’elle constitue « un véritable foyer d’épidémie » qui est aggravé, selon lui, par le fait que « la majorité des habitants de cette cité sont des Italiens qui vivent au milieu d’une saleté repoussante, entassés dans des logements trop exigus, souvent, pour le nombre d’habitants qui y séjournent ».

Le regard sur les Italiens reste donc encore négatif à la veille de la Première Guerre mondiale, moment où cette population ne cesse de croître et de se diversifier au sein de la commune. C’est à cette époque, en particulier, que Villeurbanne commence à voir s’installer des migrants originaires de Roccasecca, Sora ou Isola del Liri, des communes situées entre Rome et Naples, dans une région appelée la Ciocciaria. Ce foyer d’immigration italienne, qui s’était d’abord installé autour des verreries de la région lyonnaise – à Gerland, Oullins ou Givors – jouera un rôle important à Villeurbanne après 1918.

 

 

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