L'affaire des grenades

Le 27/09/16

En 1936, durant la guerre d'Espagne, plusieurs Villeurbannais 

dont des élus de la municipalité, fabriquèrent clandestinement 

des armes destinées à la république du Frente Popular.

Combattantes en 1936 

Certaines nuits, on entendait leurs moteurs ronfler dans le ciel de la vallée du Rhône. Les avions nazis traversaient la France pour rejoindre le front espagnol. À Villeurbanne, ces convois de la mort scandalisaient les partisans de la paix. Comment le gouvernement du Front Populaire pouvait-il rester inactif face à cette injustice ? Pendant qu’Hitler et Mussolini déployaient leur arsenal de guerre aux côtés du général Franco, entré en rébellion contre la république du Frente Popular, la France et l’Angleterre, par peur que le conflit ne s’étende à l’Europe entière, bloquaient les frontières de l’Espagne et empêchaient son gouvernement légitime de s’approvisionner en armes et en munitions. Partout dans notre pays, des voix s’élevaient pour réclamer des canons et des avions pour « la république sœur ».

Adjoint au maire de Villeurbanne et militant communiste, Gervais Bussière comptait parmi les hommes révoltés par cette situation. Dès le 8 août 1936, soit trois semaines après le début de la guerre d’Espagne, il signe dans le journal La Voix du Peuple un éditorial appelant les démocraties occidentales à intervenir contre Franco ; « L’enjeu de la guerre civile, écrit-il avec une lucidité remarquable, n’est pas seulement la liberté ou l’esclavage de l’Espagne, mais aussi la Paix du Monde ». Il prend également la parole dans une foule de meetings destinés à faire pression sur le gouvernement. Il est de toutes les réunions et de tous les mouvements, devient secrétaire du Comité d’entraide au peuple espagnol, et se déplace même pendant deux semaines de l’autre côté des Pyrénées, en décembre 1936, pour se rendre compte par lui-même de l’atrocité du conflit. Mais son engagement, déjà, va bien au-delà des mots…

Dimanche 26 octobre 1936. Le sujet fait la "une" des journaux : la police lyonnaise vient de découvrir à Vaise un important stock de grenades défensives "F1" et de grenades incendiaires chez un artisan et militant communiste, André Christophe. Après plusieurs jours d’interrogatoires, Christophe livre le nom de ses complices : il a passé commande des pièces nécessaires aux grenades auprès de plusieurs industriels de la région lyonnaise. Dans le lot des personnes désignées apparaît « un petit décolleteur de Villeurbanne, un nommé Peterman », qui fabriquait les percuteurs, et surtout le nom de Gervais Bussière. Mis devant le fait accompli, Bussière avoue une partie de l’affaire : « Un inconnu était venu récemment me voir dans les ateliers que je dirige à Villeurbanne [au 22, Grande rue des Charpennes] et dans lesquels je fabrique des sommiers métalliques. Celui-ci me proposa de monter des grenades, ce que j’acceptai de faire, étant donné que les machines que je possède dans mes ateliers sont tout à fait adéquates à ce montage ». Mais après en avoir assemblé une cinquantaine, Bussière aurait craint que ces armes soient destinées à un parti d’extrême droite et aurait cessé d’en fabriquer… Interrogé par la police le 29 octobre, l’adjoint au maire de Villeurbanne est déféré devant le juge d’instruction, qui ne croit pas à son histoire et le fait incarcérer à la prison Saint-Paul, le 8 novembre 1936. Puis très vite les arrestations se succèdent, notamment à la mairie de Villeurbanne où les conseillers municipaux Marcel Laufer et Louis Courbet sont aussi mis en cause. L’affaire prend une tournure politique. La presse d’opposition se déchaîne contre les inculpés, traitant Bussière « d’homme à la grenade entre les dents », et voyant dans la mairie des Gratte-Ciel le quartier général de dangereux guérilleros… En réaction, la municipalité villeurbannaise et le Parti communiste organisent, le 10 novembre, une grande manifestation réunissant plusieurs milliers de personnes devant le Palais du travail, pour exiger la libération de Bussière.

Après 15 jours de prison, Gervais Bussière est libéré mais reste inculpé de fabrication illégale d’armes. L’enquête dure plusieurs mois et fait ressortir l’ampleur de l’opération : loin d’une entreprise artisanale effectuée en fond de cour, de manière amateur, "l’affaire des grenades" implique une vingtaine d’industriels et porte sur des quantités impressionnantes : entre 100 000 et 200 000 grenades auraient été commandées, dont environ 30 000 furent effectivement fabriquées et expédiées par camions à Marseille, d’où elles partirent pour une destination inconnue. Ce n’est qu’au moment du procès, en novembre 1937, que Gervais Bussière avoue leur but final, Barcelone. « J’ai fabriqué des grenades pour l’Espagne républicaine, déclare-t-il haut et fort, et j’ai conscience d’avoir fait mon devoir ». La justice se montra relativement clémente, en condamnant Courbet à un an de prison ferme, et Bussière et Laufer à six mois de prison avec sursis. Ils avaient agi pour de nobles idéaux, les juges l’avaient bien compris. Deux ans plus tard, en 1939, Franco écrasait les républicains espagnols, privant la France d’un allié qui lui aurait été certainement précieux lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata.

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