La der des ders - Villeurbanne à l'arrière comme au front

Le 02/07/14

1914-1918. Deux dates que personne n’ignore. Celles d’une guerre qui fut la première à embraser le monde entier, et qui aurait dû être la dernière, la « Der des Ders », tant son absurdité et l’ampleur de ses victimes traumatisèrent les Européens. Quatre ans d’enfer. Neuf millions de morts dont un million et demi de Français. Comme toute famille, comme tout village, comme chaque ville de notre pays, Villeurbanne paya chèrement le prix de ce conflit. À l’heure du centenaire de son déclenchement, Viva consacre un dossier aux acteurs de cette tragédie, qu’ils l’aient vécue sur le front ou « à l’arrière », dans notre ville.

Tout le monde l’attendait depuis des lustres. Enfants, on avait raconté aux Villeurbannais comme à tous les Français, la manière dont l’Allemagne s’était emparée de l’Alsace et de la Lorraine lors de la guerre de 1870.
Élevés dans un esprit de revanche, ils accomplissaient à l’école les exercices de gymnastique avec des fusils factices, tandis que les associations sportives forgeaient les corps des futurs soldats qui iraient se battre sur la ligne bleue des Vosges. Mais personne ne s’attendait à ce que la guerre éclate aussi soudainement. Il a suffi qu’à Sarajevo, une balle tue l’héritier de l’empire d’Autriche-Hongrie, pour que les nations européennes se dressent immédiatement les unes contre les autres : d’un côté l’Allemagne alliée à l’Autriche, à l’empire ottoman et, pendant un an, à l’Italie ; de l’autre la France, alliée à l’Angleterre et à l’empire russe. Ce jeu de domino politico-militaire a surpris les Villeurbannais en plein été. En juillet 1914, les baigneurs profitaient encore des eaux du canal de Jonage, tandis qu’au Grand-Camp l’association des Touristes Lyonnais disputait son 29e concours régional de tir. L’insouciance cessa le 2 août, lorsque le gouvernement décréta la mobilisation générale. De l’autre côté du Rhin, l’Allemagne avait massé ses troupes, il était temps d’appeler tous les hommes en âge de se battre à rejoindre leur régiment.


À part les paysans inquiets d’abandonner leurs champs à la veille des moissons, la mobilisation se fait plutôt dans l’allégresse, des flots de volontaires se joignant aux milliers d’appelés. La guerre sera de courte durée, tout le monde en est persuadé. Un Villeurbannais de 12 ans, le petit Arsène Goujon, raconte l’événement dans une lettre envoyée le 10 août 1914 à son père, le docteur Lazare Goujon, futur maire de Villeurbanne : « On ne dirait pas que nous sommes en guerre, car les marchandises sont toujours très abondantes et tout se passe comme en temps de paix. Seulement il y a une grande abondance de soldats, de chevaux et de voitures. Souvent nous voyons passer de longues files de plus de 100 voitures toutes conduites par des soldats ». En quelques jours, la ville se vide de ses hommes valides ; même le maire, Jules Gandclément, quitte son bureau pour rejoindre le front. Certains de nos concitoyens sont affectés le long de la frontière italienne, comme Lazare Goujon ; mais la plupart des "poilus" partent vers le nord et le nord-est de la France, dans les Vosges, dans le Pas-de-Calais et en Champagne, où l’ennemi a choisi d’attaquer et où il se rapproche dangereusement de Paris. Employés aux usines Gillet lorsqu’ils étaient civils, Jean Burty et Francis Veyre se retrouvent ainsi en Haute-Saône, à Notre-Dame-de-Lorette, tandis que leur collègue le lieutenant Ballaÿ combat dans les Dardanelles, en Turquie actuelle. Pour Jean Mangenot, « domicilié en dernier lieu rue de la Fraternité » et affecté au 60e régiment d’infanterie, le baptême du feu intervient à Chèvreville, dans l’Oise, à 40 km de Paris. Et ainsi de suite, pour 5 000 à 10 000 hommes. Malgré les 42 000 habitants que compte alors la ville, les rues de Villeurbanne semblent d’un seul coup désertes ; la cité « est bien triste en ce moment, confie le jeune Arsène Goujon le 14 août. On entend plus de chants, [NDLR : l’orthographe originelle des textes a été respectée] plus de cris joyeux, tout est calme ; seuls les soldats et leurs chevaux troublent ce silence. Hier encore des soldats partaient et aujourd’hui on dit que la mobilisation est arrêtée. Je ne sais pas si c’est bien vrai mais je l’espère ».

 

À l’arrière, la pénurie
Une fois retombée l’excitation causée par la mobilisation générale, la réalité de la situation s’impose très vite à tous. Le départ des hommes entraîne l’arrêt immédiat des usines, la fermeture des commerces et la mise au chômage de leurs employés. Dès le 22 août, Madame Danancher, qui tient un petit comptoir de fruits et légumes rue d’Alsace, s’en inquiète et écrit à la mairie : « Depuis le 5 courant que mon mari est parti, je voudrais le fermer jusqu’à ce que mon mari rentre car je n’ai aucun argent pour pouvoir acheter de la marchandise. Comment faut-il faire pour le rouvrir quand mon mari rentrera, et pour aider à élever nos trois enfants ? Je me suis adressé à vous Monsieur le Maire car mon mari étant dans la Haute-Saône je veux lui laisser faire campagne [se battre] sans lui faire de l’ennui et pas lui dire que je suis dans l’obligation de fermer car avec le peu d’argent qu’il m’a laissé, il se demandera ce que je vais devenir avec mes trois enfants ». Privées de salaires, les familles modestes se retrouvent du jour au lendemain réduites à la misère, sans un sou et sans le moindre bout de pain. Le problème est d’autant plus grave que, les paysans ayant revêtu l’uniforme, le blé, la viande et le lait viennent à manquer ; idem pour les objets du quotidien, les usines et les ateliers ayant perdu leurs ouvriers. Du haut de ses 12 ans, Arsène Goujon observe la gravité des événements avec une lucidité étonnante pour son âge : « Dans les épiceries tout augmente beaucoup de prix, surtout le sel et les pommes de terre. La coopérative vend ses conserves le même prix qu’à l’habitude mais ses pommes de terre coûtent 50 F les 100 kg au lieu de 8 ».
Sur le front aussi la situation se dégrade. La guerre de mouvement des premières semaines a cédé la place aux tranchées. Les hommes s’enterrent dans la boue, et tombent par centaines de milliers pour conquérir des lambeaux de villages. « Et bien regarde donc, nous y sommes. Toute une année. Et que les obus nous éclates à deux et trois mètres autour, il faut bien y rester, écrit un poilu à sa femme. Regarder les canons, les gazs, les fusils, les mitrailleuses et les grenades, les avions qui survolent au dessus de nous a nous lancer des projectiles et regarde, nous somme toujours debout pres a bondire ». Il ne se passe désormais guère de jours sans qu’un Villeurbannais meure dans cette horrible boucherie. Le résultat de leur calvaire couvre des pages et des pages de registres officiels. En voici un, pioché au hasard : Pierre-Baptiste Quillon, mort pour la France le 7 octobre 1915 dans la Marne, « tué par un éclat d’obus à la tête ». Il a été sorti des tranchées par deux brancardiers, qui ont transmis la nouvelle à la mairie. Il était célibataire. Lui ne laissera pas de veuve, seulement deux parents effondrés. Le flot de décès colore en noir les robes des femmes. Lorsqu’ils reviennent en permission, les "poilus" ont du mal à reprendre pied avec la vie civile qu’ils avaient laissée. Les journaux et les lettres vantent à grands cocoricos les victoires éphémères et le courage des troupes, mais taisent d’autres réalités : les soldats démoralisés ; les prisonniers – ils sont 105 Villeurbannais en août 1916 et 225 en juillet 1917, à croupir dans les camps allemands ; les grands blessés ; les suicidés ; les fusillés pour l’exemple ; les déserteurs aussi. Lorsqu’un poilu s’enfuit, des chasseurs de prime le traquent comme une bête, dans les gares, dans les rues et jusqu’au domicile de ses proches. En février 1916, Alfred Calvier est capturé dans une rue des Charpennes ; il avait profité d’une permission à Noël pour ne pas rejoindre son régiment. « Si j’ai déserté c’est par découragement et pour certaines causes que j’expliquerai », déclara-t-il. Ses chasseurs reçurent
25 francs de prime, et lui probablement 12 balles dans le corps.
Au fur et à mesure que le temps passe, Villeurbanne s’enfonce dans la guerre et dans la pénurie. Dans les maisons, on crève de froid et de faim.
Et pourtant l’arrière tient. Malgré l’ampleur de la tâche et l’absence d’un grand nombre d’employés communaux, la municipalité fait face et aide les démunis. Dès le 9 août 1914, elle distribue gratuitement des repas dans six quartiers de la ville, matin et soir et ce jusqu’en mars 1915, date à laquelle les familles de soldats reçoivent enfin une allocation versée par l’État. L’implication de la municipalité continue tout au long de la guerre et ne cesse de monter en puissance. Lorsque l’inflation des prix (400 % en 4 ans !) et le manque des denrées de première nécessité menacent de déclencher des famines, la Ville se charge elle-même du ravitaillement en achetant, directement auprès des producteurs, des montagnes de pain, de pommes de terre (2 300 tonnes en 1917 !), de savon, de haricots, de sucre (15 000 kg en 1918), de riz, de pâtes, mais aussi de charbon et même de chaussures, qu’elle met en vente dans des magasins municipaux ou dans des commerces étroitement contrôlés. Et, pour éviter tout abus, elle distribue des « cartes de pain » à chaque famille, semblables aux tickets de rationnement qu’allait connaître la Seconde Guerre mondiale.

 

 

La guerre transforme la ville
L’hiver 1916-1917 est particuliè-rement rude. Il règne un froid polaire alors que l’on manque de charbon pour se chauffer. Les écoles doivent fermer. Du coup les enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes ; ils vagabondent dans les rues, même après la réouverture des classes. Leurs pères sont au front et ne peuvent sévir ; quant à leurs mères, elles travaillent dans les usines et les commerces. La femme au foyer qui était la norme avant-guerre a laissé place à une femme active, sur laquelle reposent désormais de larges secteurs économiques. Car à la désorganisation de l’été 14 a succédé une croissance phénoménale de l’industrie villeurbannaise. La ville s’adapte à la guerre et la guerre transforme la ville. Les usines fournissent maintenant les troupes en armes et en équipements et voient leur production monter en flèche. Dans le quartier Grandclément, les usines Gillet s’agrandissent, débordent sur les rues alentour au point qu’elles creusent des tunnels sous les chaussées pour relier leurs bâtiments entre eux. Le long de la ligne du chemin de fer de l’est, des entreprises modernes poussent comme des champignons, comme les usines Duchesne ou encore les Ateliers de constructions électriques Delle, transférés en 1916 rue de Cyprian, où un nouveau quartier industriel voit le jour.
Le rôle de Villeurbanne dans l’approvisionnement des armées occupe une place stratégique d’une importance telle que l’on en vient à redouter les attentats et l’espionnage : en décembre 1917, le conseil municipal interdit la pêche et la promenade dans les 400 mètres entourant l’usine hydroélectrique de Cusset « pour empêcher les flâneurs de s’approcher sans nécessité des ouvrages hydrauliques et par suite, de contribuer efficacement à prévenir les attentats ». Pire, les étrangers deviennent suspects : en septembre 1915 on fusille un Suisse de Zurich à La Doua, et un citoyen danois un mois plus tard ; en décembre 1916 c’est au tour d’un Allemand originaire de Hambourg, Alexandre Rodeck, de connaître le même sort. Ces exécutions sommaires n’empêchent pas l’embauche massive d’ouvriers espagnols, italiens ou nord-africains pour faire tourner les machines. Des immigrés qui donnent un nouveau visage à notre ville et qui accroissent sa population, malgré les pertes de la guerre : de 42 000 habitants en 1911, Villeurbanne passe à 56 000 habitants en 1921.
11 novembre 1918. Ce jour que l’on n’espérait plus arrive enfin.
L’Allemagne vient de signer l’armistice. La guerre est finie. Les cloches des églises sonnent à toute volée, tandis que les rues s’emplissent de chants et de drapeaux tricolores. Les mobilisés reviennent peu à peu dans les semaines et les mois qui suivent. Sauf pour 1713 Villeurbannais, tombés au champ d’honneur, victimes de leur devoir et de l’horreur.

 

Sources : Archives du Rhône, 4 E 14348 à 14353, 7 M 228 à 230, R 624, 740, 745, 818. Archives du Rize, AD 2641, 2651, 1 D 274-277, 2 D 15, 1M 130, 2 H 5 et sources non cotées (correspondance, comptes de la municipalité).

 

Photo : Lazare Goujon, médecin militaire pendant la Grande Guerre.

 

La rédaction remercie Dominique Grard, responsable des Archives municipales pour sa contribution à ce dossier spécial et aux recherches sur les traces de Jean Jaurès à Villeurbanne.
Les photographies d’époque présentées sans mentions dans ce dossier proviennent des Archives municipales.

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