Le 24 août 1944, Villeurbanne se soulève !

Le 27/08/14

Par Claude Collin, auteur de « L’Insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu ? » Claude Collin est retraité de l’enseignement supérieur. Il est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages sur la Résistance et notamment sur l’insurrection de Villeurbanne : « L’insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu ? », Presses universitaires de Grenoble, 1994.

 


Lorsque les résistants et les Alliés libèrent Villeurbanne, le 2 septembre 1944, la ville vibre encore des trois jours de soulèvement populaire qui se sont déroulés quelques jours plus tôt. Une page glorieuse ouverte par hasard le 24 août par quelques résistants qui voulaient "réquisitionner"
des camions rue Son-Tay pour libérer leurs camarades emprisonnés à Lyon et qui, portés par la foule, se sont retrouvés à la tête d’une insurrection.
Ces résistants appartenaient aux bataillons Carmagnole et Liberté, des Francs tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) et à l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide. Carmagnole et Liberté, deux bataillons composés de femmes et d’hommes, pour beaucoup d’origine étrangère, et dont les noms aux accents révolutionnaires rappelaient les idéaux de leur patrie d’adoption pour laquelle ils avaient pris les armes.

 

Chacun a entendu parler de l’insurrection parisienne d’août 1944 qui préluda à la libération de la capitale. Peu de gens, par contre, savent qu’à la même époque exactement, du 24 au 26 août 1944, Villeurbanne, ville de la banlieue lyonnaise, se soulevait et se couvrait aussi de barricades. Ces deux situations ne sont pas comparables, tant par leur importance que par la valeur symbolique qu’elles pouvaient avoir. Pourtant Villeurbanne fut, avec la capitale française, à une échelle certes infiniment plus petite, une des très rares villes du pays qui connut une véritable insurrection, insurrection au cours de laquelle, pendant trois jours, la population contrôla une partie de I’agglomération lyonnaise et tint tête à l’occupant allemand.
Au matin du 24 août 1944, Henri Krischer, dit "capitaine Lamiral", responsable militaire des Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) de Lyon-ville(1), doit, à la tête d’environ quatre-vingts hommes issus du détachement Carmagnole, mais aussi des groupes de combat de l’UJRE et de l’UJJ(2) récupérer des camions au garage de la préfecture de police situé sur le territoire de Villeurbanne. Repéré par les Allemands, le groupe est pris sous le feu de mitrailleuses. Après un premier moment de panique, les combattants se ressaisissent et une contre-attaque est organisée par une partie d’entre eux qui parviennent à repousser les soldats allemands – qui surestiment très certainement la force réelle de leurs adversaires – tandis que le reste de la troupe, à la tête de laquelle se trouve le "capitaine Lamiral", se replie en bon ordre sur le centre de Villeurbanne.


Les FTP-MOI sont accueillis, acclamés par une population qui est persuadée qu’il s’agit de partisans descendus des maquis, l’avant-garde des forces qui vont libérer la ville. Des drapeaux tricolores apparaissent aux fenêtres, des slogans sont criés : « Vive le maquis ! Vive de Gaulle ! À bas les Boches ! » Les combattants n’en croient pas leurs oreilles.
Lorsque la colonne arrive à la mairie, ce sont plusieurs centaines de personnes enthousiastes qui la suivent et cette foule va augmenter au fil des heures. Plusieurs bâtiments sont occupés, la mairie bien sûr, mais aussi la poste, le central téléphonique, le commissariat… Des armes sont récupérées, des gendarmes et des policiers sont désarmés. Certains d’entre eux se joignent à ce qu’il faut bien commencer à appeler des insurgés, les autres font preuve d’une bienveillante passivité

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"Lamiral" part alors prendre conseil auprès du responsable de l’interrégion HI4 des FTP-MOI. Il s’agit du hungaro-roumain Georges Grünfeld, dit "commandant Lefort". Ce dernier, estimant qu’il n’est plus possible de reculer et qu’un retrait serait ressenti par la population comme une faiblesse, voire une trahison, décide d’installer son poste de commandement à la mairie de Villeurbanne et constitue avec "Lamiral" une équipe de commandement qu’ils nomment "conseil militaire".


L’ordre est donné de commencer à protéger le centre de Villeurbanne qui constitue le cœur de ce qui est maintenant une insurrection. En fin d’après-midi de ce 24 août, s’élèvent donc les premières barricades, autour de la mairie, mais aussi du côté de la place des Maisons-Neuves, qui vont barrer les grandes artères et bloquer les carrefours importants.


Dans des camions réquisitionnés, on apporte tout ce qu’on trouve, des vieux meubles, des matériaux récupérés sur des chantiers. Des arbres sont abattus, des tramways renversés et les rues dépavées… Pendant trois jours, Villeurbanne, ainsi que certains quartiers du nord-est de Lyon se couvrent de barricades et échappent totalement à l’occupant. Différentes tentatives des troupes allemandes de reprendre l’initiative et de regagner le contrôle de cette partie de la ville, par laquelle passent certains axes qu’empruntent les troupes refluant par la vallée du Rhône, échouent. À ces événements participent des combattants issus de toutes les organisations de la Résistance. Certes, ce sont les FTP-MOI de Carmagnole qui se trouvent à la tête de cette insurrection, mais ils agrègent autour d’eux de nombreux résistants et parfois des groupes constitués venant d’autres horizons auxquels s’ajoute, comme dans toute situation de type insurrectionnel, un nombre important de volontaires de la dernière heure, sans doute sincèrement prêts à se battre mais ne possédant aucune formation militaire.
Les effectifs des Milices patriotiques enflent démesurément. Il est question de deux mille hommes. Le problème est d’une part de les encadrer, d’autre part de les armer. Le manque d’armes pèsera d’un poids déterminant dans ce qu’il faut bien appeler l’échec de l’insurrection. Les armes prises dans les commissariats, celles récupérées dans les différents dépôts ne permettront d’armer que quelques centaines de combattants et la plupart de simples revolvers. Les mitraillettes et les fusils se comptent par dizaines, les fusils-mitrailleurs par unités. Les insurgés ne possèdent aucun armement lourd et ne disposent de munitions qu’en quantité très limitée.


Le 26 août, les Allemands tirent au canon sur certains quartiers de Villeurbanne et provoquent de sérieux dégâts place de la Cité, place de la Bascule et cours Émile-Zola. La tentative d’extension de l’insurrection à d’autres quartiers de Lyon échoue et les différents appels à l’aide du "conseil militaire" siégeant à la mairie de Villeurbanne n’ayant eu aucun effet, les insurgés négocient leur retrait. Ces derniers, contre promesse allemande de ne pas mener de représailles à l’encontre de la population villeurbannaise – promesse qui sera tenue – libèrent les Allemands qu’ils ont faits prisonniers et demandent à la population de démonter les barricades. La plupart des combattants FTP-MOI et ceux des groupes de combat de l’UJRE et de l’UJJ retournent à la clandestinité sur place à Villeurbanne ou dans les quartiers environnants.


En fin de journée, environ deux cent cinquante combattants des Milices patriotiques de Villeurbanne – encadrées par des FTP-MOI de Carmagnole – quittent la ville dans des camions en direction de Pont-de-Cheruy (Isère).
Elles y font leur jonction avec des maquisards venus de Savoie et commandés par un Villeurbannais d’origine, Baptiste Saroglia. Ils constituent ensemble le "bataillon Henri Barbusse" qui se retrouvera le 31 août, du côté de Pusignan (Rhône), face à une unité allemande de près d’un millier d’hommes. Les combattants tiendront une journée entière avant de se replier et d’être bombardés par l’aviation allemande. L’accrochage aura fait, parmi les résistants, 21 morts.


Contrôlant une partie de l’agglo-mération lyonnaise et tenant tête à l’occupant, Villeurbanne a été avec Paris, à une échelle certes infiniment plus petite, une des rares villes du pays ayant connu une véritable insurrection populaire. Elle aura fait près de deux cents victimes dont quarante morts parmi les insurgés et les Villeurbannais, les pertes de l’occupant se chiffrant en dizaines. Cette insurrection, menée par des étrangers « aux noms difficiles à prononcer », qui certes ne fut pas victorieuse, constitue néanmoins un des seuls sursauts que Lyon, « capitale de la Résistance », a connu au moment de sa libération. Cela explique peut-être que l’événement ait été si longtemps tu et ignoré.

(1) Suite à toute une série d’arrestations et de « chutes », la seule organisation militaire urbaine encore présente et active à Lyon-ville, au lendemain du débarquement de Normandie, est celle des Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI) qui porte le nom de Carmagnole. Elle est composée d’étrangers, notamment de juifs d’Europe centrale (Polonais, Hongrois, Roumains), mais aussi d’Italiens, d’Espagnols, d’Allemands… et de quelques Français que le hasard des rencontres a menés là.
(2) L’Union des Juifs pour la Résistance et l’entraide (UJRE) et l’Union de la jeunesse juive (UJJ) sont des structures mises en place par la « section juive » de la Main-d’œuvre immigrée (MOI, liée au PCF), durant la période de l’occupation.

 

REPERES
> 15 août 1944 : débarquement de Provence, les Allemands reculent le long de la vallée du Rhône.
> 20 au 24 août 1944 : exécutions sommaires de résistants et de juifs. Le chanoine Boursier, résistant villeurbannais est exécuté le 20 août à Saint-Genis-Laval.
> 24-25-26 août 1944 : insurrection de Villeurbanne.
> 2 septembre 1944 : Villeurbanne est libérée. Protégeant leur retraite, les Allemands font sauter les ponts du Rhône et de la Saône.
> 3 septembre 1944 : Lyon est libérée.

 

A LIRE
L’insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu ?, de Claude Collin, Presses universitaires de Grenoble, 1994.
Août 44, Villeurbanne se soulève, d’après le livre de Claude Collin, adapté par David Deveaux-Thomas et dessiné par Yannick Chambon, éditions La Passe du Vent.

 

A NOTER
L’insurrection en conférence
Pour célébrer le 70e anniversaire de la Libération de Villeurbanne, l’Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance organise une rencontre autour de l’Insurrection de Villeurbanne. Cette rencontre se déroulera en présence de Claude Collin, vendredi 5 septembre à 19 heures, au Palais du travail, place Lazare-Goujon.

Cérémonies commémoratives du 70e anniversaire de la Libération de Villeurbanne
Rendez-vous samedi 6 septembre, à partir de 10 heures, devant la plaque de l’insurrection, esplanade Geneviève-Anthonioz-de-Gaulle pour un dépôt de gerbes.
Rassemblement à 10 h 15 devant le 6 avenue Henri-Barbusse et départ à
10 h 30 du défilé en direction de la place Lazare-Goujon et dépôt de gerbes devant le monument aux morts.
Allocutions sur le parvis de l’hôtel de ville, avenue Aristide-Briand, à
11 h 30. Cette année les Collectionneurs de voitures anciennes seront présents avec leurs véhicules civils et militaires d’époque.

 

 

 

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