Les baraques (1920-1940)?: Premiers bidonvilles à Villeurbanne

Le 15/03/17

Peu d’entre nous gardent en mémoire les bidonvilles qui ont marqué le paysage de Villeurbanne au 20e siècle. Disparus de l’espace urbain sans laisser de trace, ils n’en font pas moins partie intégrante de l’histoire de cette ville depuis les années 1920.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, Villeurbanne connaît une crise du logement sans précédent. Presque aucune construction n’a vu le jour pendant le conflit alors que la population s’est accrue du fait des besoins industriels croissants. Le moindre logement est surpeuplé et tout local utilisable a été reconverti en lieu d’habitation. C’est malgré tout insuffisant et les plus démunis doivent recourir à des moyens de fortune pour se loger.

C’est ainsi que des baraques commencent à parsemer le territoire de Villeurbanne. Il s’agit alors surtout de constructions isolées que des familles montent à la hâte, à l’aide de matériaux de récupération, ou bien qu’elles achètent toutes prêtes, telles les baraques en bois qui servent de stands à la Foire de Lyon et que la Société de la Foire revend à bas prix comme logement au début des années 1920.

Le bureau d’hygiène de la ville de Villeurbanne s’est rapidement inquiété de ces habitations misérables, qui offrent une protection dérisoire contre le froid et où des familles, souvent nombreuses, s’entassent dans une pièce ou deux, sans eau ni électricité, sans fosse d’aisance permettant d’éviter de contaminer le sol, avec quelquefois des animaux au sein même des logements (poules, chèvres, lapins).

Dès cette époque, d’ailleurs, des regroupements de baraques (que l’on n’appelle pas encore "bidonvilles") commencent à apparaître aux Buers et le long du cours Émile-Zola. En septembre 1923, par exemple, des membres de la Coopérative d’habitations à bon marché "Jardins et Foyers" protestent contre « l’établissement, près du Chemin des Buers et dans la rue du Champ de l’Orme, en bordure immédiate de nos lotissements, de logements en bois et en tôle, qui n’ont ni fosse ni WC. Les personnes qui vont habiter ces logements sont des Espagnols en grande partie, au moment où on signale de tous côtés que ces étrangers amènent avec eux nombre de maladies jusqu’alors inconnues en France ».

Peurs du bidonville et de l’étranger sont, dès cette époque, intimement liées. Il faut dire que les étrangers sont les premières victimes de la crise du logement. Les Espagnols, en particulier, ont commencé à arriver à Villeurbanne vers 1916, pour nourrir l’industrie de guerre, et leur nombre croît rapidement dans la décennie suivante jusqu’à atteindre environ 3 500 personnes en 1926. Population nouvelle dans la ville, reléguée dans les zones les moins urbanisées et les plus industrielles, elle peine à trouver un logement. C’est surtout elle qui va alimenter les premières zones de baraques qui naissent à Villeurbanne.

En octobre 1928, par exemple, le journal Travail dénonce l’existence d’un « groupe de baraques en bois, situé au n°226 cours Émile Zola. Ces bicoques en planches mal jointes, pourries en maints endroits, sont en contrebas de la chaussée. Lorsqu’il pleut, les lieux se transforment en un véritable lac. L’humidité pénètre dans le bois et atteint les meubles […]. Pas de gaz, ni d’eau, ni non plus d’électricité. On se demande comment aucun sinistre ne s’est encore déclaré, quand on voit ces pauvres gens s’éclairer avec une lampe à pétrole. Une simple allumette suffirait pour déclencher l’irréparable ». Le recensement de 1931 comptabilise une vingtaine de familles dans cette "zone". L’une d’elles est arménienne mais toutes les autres sont espagnoles.

La municipalité de Villeurbanne a tenté de lutter contre le mal logement. Entre 1915 et 1939, 13 000 logements ont vu le jour à Villeurbanne, soit plus du tiers des constructions de l’agglomération lyonnaise, grâce à la reconversion de terres agricoles en terrains à lotir, et à la construction de HBM (Habitations Bon Marché). Mais, l’arrivée de la crise économique a aggravé la situation des plus démunis et favorisé le développement de zones de baraques. En 1936, on en trouve une au 281 cours Émile-Zola qui regroupe 125 Espagnols, neuf Français, deux Italiens et un Russe. Il en est de même au 286 cours Émile-Zola et au 175 rue du 4-Août (voir encadré). D’autres sont situées plus au nord, tel au 119 chemin de Château-Gaillard où, le long d’une impasse, un petit quartier espagnol mêle une majorité de baraques faites de planches et de carton bitumé, et quelques bicoques modestes. Le résistant et déporté Michel Fernandez se souvenait y avoir passé son enfance dans « une vieille baraque où l’on voit le jour à travers les planches. Là, il n’y a aucune circulation, nous sommes entourés de champs, de jardins, et de plantations industrielles de roses et de lilas ».
À plusieurs reprises la municipalité a tenté de réglementer la « construction de maisons en bois » mais sans succès, même si son action a certainement permis d’éviter la constitution de véritables quartiers de baraques comme celui qu’a connu Lyon, à Gerland, autour de l’avenue Debourg, et qui regroupait, en 1936, environ 450 baraques peuplées majoritairement d’Italiens et d’Espagnols.


Appel à témoignage

Je me souviens… des bidonvilles de Villeurbanne :


Vous ou votre famille avez vécu dans les bidonvilles des Buers ou dans celui situé entre la rue du 4-août-1789 et le cours Emile-Zola entre les années 1920 et 1970, témoignez en contactant :
Olivier Chavanon, sociologue enseignant à l’Université de
Savoie : tél. : 06 59 06 95 27 ;
olivier.chavanon@univ-savoie.fr
ou
viva.magazine@villeurbanne.fr
tél
. : 04 78 03 67 33.



La naissance d’un des plus grands bidonvilles de Villeurbanne

Au cours des années 1930, deux parcelles appartenant à un certain Burton, qui forment une bande de terrain presque continue entre le 286 cours Émile-Zola et le 175 rue du 4-Août, commencent à se peupler de baraques en bois, le long des HBM qui sont en construction rue Pierre-Cacard.
Là encore, les locataires sont presque tous espagnols, comme nombre d’habitants des rues environnantes. Originaires de Cuevas, Lorca, Mazarón ou Murcia, des communes distantes tout au plus de quelques dizaines de kilomètres, ils tentent de lutter contre la misère en se regroupant sur ces terrains en friche. Quelques petits commerçants espagnols y ouvrent d’ailleurs boutiques, tel l’épicier Anastasio Roca, né à Carthagène, qui offre certainement des produits "du pays" à ses compatriotes.
Cette "zone" n’a pas disparu après-guerre et est même devenue le bidonville le plus peuplé de Villeurbanne, les Espagnols étant peu à peu remplacés par des Portugais et, surtout, des Algériens.

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